Mardi 6 mars 2007
Ceci est la dernière note de ce blog,
pour plusieurs raisons,
la moindre n'étant pas qu'il ne me servait à rien.


Vendredi 2 mars 2007
Je suis en train de lire les Carnets du Sous-sol de Fedor Dostoievski. Je vous en dirai peut-être plus lorsque je les aurai terminés. Mais déjà, moi qui n'avais jamais lu cet auteur - ni à ce compte là, le moindre russe... à part un Tolstoi qui m'avait plutôt déçu, il y a quelques mois - me voilà captivé.

Ce que c'est: un "roman"...? Non, ça a une forme bizarre, peut-être un genre de "confession" à la Rousseau (que je n'ai pas lu), du moins si mes souvenirs de la typologie des genres littéraires (avalée la veille du bac de français) sont à peu près justes. Le prémisse est assez simple. Un homme s'enferme (le "sous-sol" du titre est - au moins en partie - littéral), s'extrait du monde, et couche sur le papier ses pensées. C'est un homme intelligent, lettré, mais au caractère odieux, laid, un condensé de toute la fange dont est capable l'esprit humain. Sa vie - il nous le révèle volontiers - n'est qu'une succession d'épisodes frustrants, avilissants, nés de situations dans lesquelles il s'est le plus souvent lui-même mis.

C'est un homme, d'ailleurs, dont l'âme ne serait pas à moitié aussi laide s'il n'était pas pleinement conscient de tout ce qu'il brise, par ses paroles et ses actions, par son être même, de conventions morales et sociales. C'est un être lâche, fourbe, cruel, arrogant - quoique situé si bas sur l'échelle sociale, que cette arrogance est nécessairement frustrée - mais qui a honte de sa lâcheté, comme de sa fierté, et de sa mesquinerie.

En tous cas cet homme me fascine. Pas seulement par la franchise fanfaronne avec laquelle il dévoile ses pensées les plus intimes, mais par son caractère même. Car il est presque sublime. Il se déclare, à un moment, romantique; je ne sais plus bien ce qu'il entendait par là. Mais il me semble que ce personnage est en effet très romantique, parce qu'il est l'anti-héros à peu près parfait. Le terme d'anti-héros a été appliqué n'importe comment (arrêtez de soutenir que Harry Potter, Peter Parker, et autres "boys next door" sont des anti-héros! rien n'est plus facile que de s'identifier à ces courageux au coeur tendre. Ce sont bel et bien des héros). Mais je ne crois pas  avoir jamais considéré cette expression comme plus adaptée qu'à cet homme là.

Et en cela, par son anti-héroïsme, il est entouré du même sublime qui couronne le héros. Je ne saurais l'expliquer clairement. Mais l'antithèse du héros romantique pour moi n'est pas l'homme le plus odieux du monde, mais le plus stupide, ou ce qui va probablement de pair, le plus "normal". Cet homme dans son sous-sol est loin d'être stupide, et encore plus loin d'être normal. Il ne déteste rien tant que la normalité - ou alors il la désire ardemment, mais uniquement parce qu'il sait qu'il ne l'atteindra jamais.

Les bas-fonds de la société dans lesquels il se roule, il s'y est lui même laissé tomber; les tréfonds de l'âme où survivent en chacun les sentiments les plus laids, c'est lui même qui les a ramenés à la surface. Tout le monde le hait, parce qu'il est la chose que l'on pourrait tous devenir, et bien plus facilement que l'on pourrait le croire. Sa laideur est le miroir de la notre.

[Sarah Brightman - Beautiful]
Vendredi 23 février 2007
Puisque personne ne lit ce blog (moyenne d'audience quotidienne ce mois-ci: moins de dix visiteurs par jour), je vois pas pourquoi je me ferais chier. Donc, je fais ce que je veux, et aujourd'hui j'écris en anglais. Langue "paternelle" - ça tombe du bon côté, l'ambiguité est moindre - que je ne maîtrise pas aussi bien que le français, c'est l'idiome de mes soliloques.

Le texte qui suit, je l'ai écrit "ce soir-là" (lol), avant de partir pour la plage, il y a quelques semaines (l'aventure de loser relatée dans le post précédent, "Nancy"). C'est assez clair de toutes façons.


He felt totally hopeless. the only though going through his mind, surrounding all his thoughts, and penetrating them, was that of his own destruction. as he was sitting at his desk, staring into his own mind, he started imagining ways leading to it. they were flamboyant deaths, not impossible (indeed quite feasable - if he only had the courage), but unrealistic. he was a dreamer, had always been, would probably always be. he had lived a dreamer, and would probably die a dreamer. dreaming forth, he dreamt of actually doing something.

although he didn't like that idea, he knew that suicide was his own way of trying to leave a trace in the world. he wanted to be immortal, just like the lot of us. that's why he didn't want to die a dreamer's death, a contemplative, passive death, but an action man's death: he wanted to create as huge a contrast as possible between his life and his death. how beautiful. (he pretended this was only for himself, for his own fun, but no. it was about immortality of course. the poor fucker.)

    first he though he might get a train to the sea and jump off a cliff. then he tried to make it more realistic: let's have a bottle of whisky, or vodka, or whatever, to help the jump-off. of course that would take a bit out of the grandiose of it, make it look more like an accident than a suicide... still, he liked the idea.

    then he got another idea. totally out of his range, but so grand, it made him shiver. car-jack a guy, in the middle of the street (at a red lamp), and drive off to wherever he could get. far from the metropolis, obviously. some lost place somewhere up north. and then whatever, either crash the car, or something else. once again, the booze might help.

    or, get drunk, sneak into a park during the night, and slit his wrists. He wouldn't be found until dawn.

    or, manage (god knows how) to buy himself some junk and inject himself a calculated OD.

All those foolish projects of his sounded good, a nice way to leave this life of his own free will, at the zenith of his health. he toyed with each of them for a long time, added small details, making them more incredible by the minute. for instance he thought he could try to bang a pretty hooker first, so as not to leave this life without having done it. oh, and maybe he could wound that guy he was going to car-jack, with a knife perhaps, so that he'd get in so much trouble if he got caught that the scare would push him over the cliff.

But after having thought about all this, he wrote it all down, and thought some more about it as he wrote. he put it all down on paper. and then he realized what he'd done. dreamer! he thought to himself. you fucking dreamer! doing, in his dreamy vocabulary meant "write", or "draw" or "compose" or whatever. he had this mild artistic interest which was as far as he went to "do" anything at all.

his chance had been there, to do! he had felt the tingle of rage going through his body, his hands had been shaking with fear and desire. Then he wrote it all down, and little by little the tingle went away and his body stopped shivering and his hands became steady again. he had ruined it all. dreamer. fucking dreamer... fucking dreamer! FUCKING DREAMER!...


[Salmonella Dub - "Slide"]
Jeudi 15 février 2007
A présent que les événements sont assez éloignés pour que je puisse les relater avec suffisamment de recul (encore que), et que je suis plus ou moins anesthésié par l'alcool...

il y a de cela environ un mois, je me mis en tête de mettre fin à mes jours (oui, encore). ne sachant pas exactement comment, je décidai, après des heures d'introspection, de me jeter de... quelque part de haut.

Parce que c'est superbement romantique (oui, comme beaucoup d'entre nous, je suis profondément romantique), mon choix se porta sur les falaises d'Etretat. Le plan incluait un voyage au Havre, à deux heures de Paris, puis quelques heures de marche jusqu'aux dites falaises. La décision fut prise à 20 heures, et à 22 heures j'étais dans le train, une bouteille d'Absolut (miraculeusement découverte chez un Arabe à 21 heures un dimanche soir, ils m'impressioneront toujours) dans le sac - destinée à faciliter le geste, que je savais difficile. Si je croyais en être plus capable que l'année dernière, c'est que comme je l'ai dit il y a peu, aucun amour ne me retenait plus - que celui de ma propre personne.

Je me retrouvai donc au Havre, ville portuaire, sombre, triste, au milieu de la nuit... buvant quelques gorgées brûlantes, périodiquement, je me dirigeai lentement (trop lentement) vers le nord, d'après les plans des arrêts de bus. J'avais sous-estimé la distance, et après quelques heures de marche (encore que je m'étais arrêté plusieurs fois pour lire mon Paul Auster, "Moon Palace" - je m'étais juré que je le finirai avant de me finir moi, et c'est vrai que ça valait le coup), je me rendis compte que - 1. Etretat et les falaises étaient bien trop loin pour les atteindre avant la fin de la nuit, et 2. au fond, j'étais bien incapable de me suicider, ce que je savais confusément depuis le début, depuis toujours, crétin que je suis... Je décidai alors de rentrer à la maison (piteusement, un peu comme je me sentirais, j'imagine, après une cuisante défaite sportive...).

Je passai la nuit sur un banc, au bord de la mer.

J'eus une sensation très bizarre, complètement inédite à ce jour: vers six heures, je me réveillai - c'est à dire que ma conscience s'éveilla - non pas sur mon banc, après une courte nuit de sommeil, mais en train de marcher, en route vers la gare du Havre... Pire (et preuve que ma conscience était encore endormie auparavant), je me rendis alors compte que mon sac à dos n'était pas à son emplacement habituel (sur mon dos). Argh. Retour au banc. Je ne me rappelais plus de son emplacement, et il me fallut donc une bonne demi-heure pour le retrouver... mais j'y parvins, puis pris le bus jusqu'à la gare, et le train jusqu'à Paris, et me rendormis.

De cette escapade (pseudo-) suicidaire me reste un souvenir fort, celui de ma conscience - ou peut-être ma mémoire? - se mettant soudain en route (sensation la plus étrange que j'aie jamais ressentie) tandis que je marchais vers le Havre, la chanson "Life On Mars" de David Bowie, dans les oreilles (je ne peux plus l'écouter, depuis, sans y repenser)...

Confronté, durant cette nuit étrange et inquiétante, à des sentiments profonds et puissants, à ma propre mortalité sous la forme de mon désespoir, je suis parvenu à en isoler certaines des principales composantes. Et je décidai de changer de vie.

Je ne parvenais pas à m'imaginer dans un futur aussi sérieux que celui auquel, inévitablement, me préparait mes études actuelles (Sciences-Po... au secours), et je ne voyais donc pas d'autre option que d'en changer. Mon choix, quoique encore foetal, me porta alors vers le son, dans le cinéma ou la musique, domaines incertains (chômage, intermittence) - mais surtout créatifs. Et ça y est, ma décision, prise, et entérinée par mes échecs (volontaires) aux examens de premier semestre, est transmise aux seuls susceptibles de la financer: mes parents... Ils l'ont pas si mal pris. Mais ont insisté pour que j'essaie de finir mon année malgré tout. Peut-être que ce deuxième semestre sera suffisamment insupportable pour me donner la force de finalement me tuer.

Parce que oui, je préfèrerais ça à toute autre option, même une carrière dans le cinéma. Je ne veux pas vieillir! Le suicide, au fond, comme la procréation et l'art, n'est jamais qu'une version de la quête de l'immortalité.

(c'est peut-être juste moi, pour une raison inconnue, mais la chanson "Nancy" (aka "Seems So Long Ago, Nancy") de Leonard Cohen, me rappelle irrésistiblement et nostalgiquement le brillant (premier) film de Sofia Coppola, The Virgin Suicides... où lorsque la beauté, dans ce monde moche, consiste à le quitter...)
Mercredi 7 février 2007
Croisé il y a peu, dans la rue, cet homme étrange.

Parti vers dix heures, après une énième nuit sans sommeil, vers le magasin de musique de la rue Petit, espérant être rentré sous une vingtaine de minutes, je croise en longeant le parc, rue de Crimée, un homme de quarante-cinq ans, en parka & jogging, qui m'arrête et me demande quel jour on est (jeudi ou vendredi?). Je réponds avec indifférence, et tandis que je m'apprête à m'éloigner, il me demande: je peux vous faire la bise? Je refuse, poliment, mais il demande alors juste la main? Non. OK, alors vous voulez bien m'insulter? me cracher dessus? me gifler? sans perdre patience, malgré un certain... dégoût (je suppose?), je refuse calmement. Pourquoi? Je n'aime pas la violence. Même consentie. Il m'explique que c'est dur d'être homosexuel, que lui il a essayé les bars et les boîtes gays, mais c'est sans intérêt, il fait noir, on voit pas les gens. En plus la plupart ils sont là uniquement pour se bourrer la gueule.

Sans transition (ce qui était peut-être une sorte de stratégie pour ne pas me permettre de placer un "bon, bah bonne journée" - ou bien c'est juste sa façon de parler) il me dit qu'il va me raconter un truc. En marchant, il me parle des "services secrets". Au début, il semble assez structuré, un peu excessif certes, mais combien de gens parfaitement sains d'esprits partagent une telle théorie du complot? Alors, les services secrets sont partout, ils sont responsables d'un nombre ahurissant de choses, de la drogue, de l'intolérance ethnique et sexuelle (le gars est Egyptien), ce sont eux qui décident de maintenir la population dans la misère pour assurer leur obéissance, tout en laissant quelques-uns s'enrichir pour que les pauvres puissent espérer un jour atteindre ce niveau (sans que ce soit jamais possible sans leur consentement à eux, les services secrets). tout un tas d'idées relativement courantes, auxquelles on ne peut rien répliquer parce qu'il suffit à l'autre de répondre "ça, c'est ce que tu crois, parce qu'"ils" veulent que tu le croie".

Puis petit à petit (on a dû parler pendant près d'une heure, le gars était intarissable, et moi à la fois trop poli et trop fasciné par ses délires pour l'interrompre) je me suis rendu compte de l'étendue de sa paranoia. Je ne crois pas qu'il m'ait menti (il m'a parlé de sa famille, son enfance, sa vie, dont certaines histoires sont assez extraordinaires, mais au fond, sans doute vraies) mais il avait des théories complètement dingues. En outre il ne cesse de se contredire, et est incapable (malgré son baratin) de répondre à la question: pourquoi les agents secrets vous persécutent, *vous*? (enfin si, il a plein de théories, mais rien de consistant.) Parmi ses assertions les plus tarées: il est certain que les services secrets envoient des messages codés, des signes, par tout un tas de média, quand ce n'est pas de la télépathie pure. Ainsi, les publicités murales contiennent pleins de symboles qui lui sont destinés - il m'a cité quelques exemples - mais aussi les chansons ("Year Of The Cat" de Al Stewart parle de sa mère) - les livres, et les films (Grease est blindé de références à son passé et à son futur). Son papier peint, lorsqu'il était en Tunisie, contenait dans son motif des pictogrammes le concernant, et la forme de la tache de naissance d'un type qu'il a croisé, un jour ("c'était un agent secret") était également un message à son attention. Quant à la bagarre qu'il a eue à l'école maternelle, et la griffure qu'il a reçue (la cicatrice est soi-disant encore visible... moi j'ai rien vu), tout ça a été organisé par les services secrets.

Je crois que j'ai (peut-être) un peu compris pourquoi cette fixette: de toutes ses histoires embrouillées j'ai pu relever quelques faits, une enfance très difficile, un père violent et cruel, une mère soumise et, après un accident, handicapée ("un coup des services secrets"), et une relation difficile avec un frère à qui tout réussit. C'est probablement présomptueux et méprisant de ma part d'intérpréter comme ça toutes ses paroles, mais je vais le faire quand même: il me semble que notre individu est empli de culpabilité (des erreurs de jeunesse qu'on lui fait encore payer, de même que son homosexualité), de craintes (il a une phobie de la drogue, et est persuadé qu'on va chercher à lui planter une seringue dans le bras quand il rentrera en Egypte, par exemple), et de déceptions (étudiant en architecture, il n'a jamais obtenu de diplôme et vit maintenant à la rue). Alors, évidemment, il cherche un responsable. Les services secrets en sont un, tout trouvé: ils sont invisibles, insaisissables, omniprésents et omniscients.

Mais pourquoi l'ont-ils fait chuter si bas dans l'échelle sociale? D'autant qu'ils ont poussé la cruauté à le faire passer pour plus riche qu'il n'était avant, en lui permettant par je ne sais quels subterfuges de vivre dans les bons hôtels, d'avoir un compte dans la bonne banque, etc... Quel est leur motif? Il y en a deux, un qu'il considère comme (plus ou moins...) symbolique, lui faire payer "trois fautes" commises pendant son enfance. C'est ce que les services secrets prétendent, pour justifier leur acharnement, mais leur réel but est complètement social: son histoire navrante doit servir de repoussoir, de contre-exemple, à la communauté arabe de France. Il est celui qui a fait (bien malgré lui) ce qu'il ne faut pas faire... Cette théorie bizarroïde, et pas très au point, se heurte à plein de questions, aux réponses évasives ou contradictoires: pourquoi lui? Pourquoi un Egyptien et pas un Marocain ou un Algérien? Est-ce qu'il est donc connu de tellement de gens, à Paris, pour que cet effet de "contre-exemple" fonctionne? ...et lui, bien sûr, d'appuyer sa démonstration sur des publicités qu'il a vues dans le métro...

Je parvins (je commençais à avoir très froid) à le couper dans son élan. Sa conversation (son soliloque) était telle qu'elle laissait très peu de blancs où insérer un innocent "euh, bon, ben jvais y aller, moi", et je dus l'interrompre au milieu d'une phrase pour m'en sortir. Il me demanda une dernière fois si je ne voulais pas qu'il m'embrasse la main; refusa poliment le billet de 10 que je lui tendais, par fierté peut-être (j'espère que je ne l'ai pas blessé). Et s'en fut pour je ne sais où...

Post-it: Si je vois Grease un jour, chercher l'inscription "KZAZ5" qui doit être quelque part dans le film. Elle a une portée symbolique immense...


Update: vu hier - 21 février - le dernier Friedkin,
Bug: Le personnage de Peter (Michael Shannon) m'a rappelé très fort cet homme... Avec une phobie certes (en partie) différente, mais ça ne veut rien dire. Le paranoïaque "choisit" sa phobie en fonction de son arrière-plan socio-culturel, j'imagine... En tous cas, cela semble confirmer ma première impression sur mon bonhomme: malade mental.
Dimanche 21 janvier 2007
En 1962, Michel Siffre passe plus de deux mois au fond d'un glacier; l'idée de départ étant d'étudier la capacité du corps humain à survivre dans un milieu souterrain, sans lumière naturelle (on est en pleine guerre froide, quelques mois avant la crise de Cuba, deux ans avant Dr Folamour: et si la surface de la terre se transformait en désert radioactif...?). Puis, inspiration subite, Siffre décide d'oublier sa montre. Sous terre, il découvre alors que son corps adopte un cycle circadien de plus de 24 heures. tous les jours, il se décale d'une demi-heure à une heure par rapport au rythme nycthéméral. Des expériences ultérieures ont montré que certains choisissent spontanément un cycle bi-circadien: 35 heures de veille pour 13 heures de sommeil...

Ainsi, sans ces astreintes sociales qui exigent de nous une durée de sommeil de huit heures ou moins, d'après un horaire standardisé, on serait non seulement plus heureux (au minimum, plus "confortables", disons) mais aussi plus productifs. tout le monde y gagne. mais non, on continue à obéir à des horaires débiles (dictés certes par une logique à la fois de confort, d'économie - la plus part des activités humaines sont plus faciles à réaliser durant le jour - et de simplification - tout le monde éveillé aux mêmes heures) du genre 9h-18h, alors que chacun, sans doute, vivrait mieux s'il pouvait choisir son rythme à son gré.

Je fais une vraie fixette sur le sommeil. Parce que juste là, je dors trop ou pas assez, selon la quantité de travail sur mon bureau (de travail urgent cela va de soi). Lorsque je n'ai rien à faire, je dors 10 à 12 heures par nuit. lorsque j'ai à faire (comme maintenant) je saute une nuit, parfois deux. Peut-être que je vais finir par tomber malade. ou péter les plombs. ou peut-être que je suis assez résistant pour tenir jusqu'aux vacances de février (sauf qu'à ce rythme là je passerai pas le deuxième semestre, vu l'emploi du temps qu'on m'a foutu).

J'ai un rêve, un fantasme, un désir complètement dingue. tous ces gens autour de moi, ces incurables optimistes qui aiment la vie. dans les pires situations, ils s'exclament "c'est pas grave, la vie est belle!" bande de cons. je dis ça parce que ça me déprime encore plus d'avoir l'impression d'être le seul à haïr la vie et (tant qu'à faire) l'humanité en général. en même temps ils sont tous riches et en bonne santé, tu m'étonne qu'ils aiment la vie! alors pour eux, ces abrutis, le sommeil c'est juste une perte de temps. imagine tout ce qu'ils pourraient faire s'ils n'avaient jamais sommeil ces connards: sortir, lire, avoir un petit boulot, et même étudier encore plus. Ils augmenteraient leur durée de vie réelle de 50% au lieu de sacrifier toutes ces heures improductives à Morphée. Alors va leur dire que tu rêve, toi, d'un sommeil éternel...

"Sleep is the brother of death" (Sopor Aeternus, mais sans doute la moitié des groupes de darkwave en diraient autant). Quitte à survivre contre mon gré, autant vivre le moins possible. autant m'assoupir indéfiniment... le moment du réveil, quelle qu'ait été la durée de mon sommeil, est toujours quelque part entre "assez" et "très" désagréable. Alors, pourquoi se réveiller? Le sommeil est pour moi l'état qui se rapproche le plus du bonheur, en particulier grâce au rêve, monde parallèle et fascinant, d'autant plus qu'il s'autodétruit... si ce doux engourdissement pouvait ne jamais cesser. si je pouvais glisser lentement dans les ténèbres de moi-même jusqu'à cesser d'exister.
Jeudi 18 janvier 2007
Je passe mon temps à dormir et à sécher les cours ["le plus clair de mon temps, je le passe à l'obscurcir"] - dans la mesure de l'acceptable cela dit, pour ne pas m'attirer d'emmerdes. pas tout de suite en tous cas... mais elles viendront. je le sais et pourtant je ne fais rien. je passe mon temps à attendre que ça arrive. je sais que ça viendra. Ce sera dur, sans doute, je sais pas ce qui va se passer exactement, je sais juste que ce sera dur. mais pour le moment c'est loin, ça ne vrombit un peu que pendant les minutes juste avant de m'endormir, quand j'imagine comment ça pourrait être... comment ça sera peut-être, quand ça me tombera dessus.

C'est comme si je me tenais allongé au pied d'une falaise fissurée, que j'entendais à chaque instant un nouveau claquement, une nouvelle lézarde. la falaise va s'effondrer, ça ne fait pas un pli. mais il faudrait que je me lève pour éviter qu'elle me tombe dessus, que je me lève, que je coure me mette à l'abri... trop d'efforts. je préfère rester là pour le moment, et on verra bien. je me bouche les oreilles et j'ai presque l'impression que tout va bien.

Je pense à peine au suicide, c'est-à-dire que j'y pense tout le temps, comme un artiste pense à peindre un chef d'oeuvre. il le voit dans sa tête, exactement, chaque détail, chaque nuance, chaque relief. il saisit son pinceau et se lance; mais ce n'est pas du tout ça qui sort sur la toile. juste la même merde que d'habitude, une couleur uniforme, des traits de pinceaux bien droits et sans aucune beauté. juste une parfaite uniformité, banalité, une peinture nouvelle sur une vieille façade pour maintenir les apparences. j'y pense comme l'artiste raté: un fantasme, que j'ai cru possible un jour, un projet dingue que j'ai tenté de mettre à exécution. mais je n'y suis pas parvenu. alors j'ai laissé tombé, sans cesser d'y rêver.

Je pense juste, de temps en temps: comme ça serait facile si je n'étais pas.
Jeudi 4 janvier 2007

Courtes et intenses vacances, cet hiver, partagées entre quelques jours au bled haut-normand, ensoleillé, avec mes quatre frères et sœurs, quelques jours en Touraine, givrée, avec les mêmes (moins Melissa, en escapade romantique à Amsterdam), et quelques jours enfin, à dix dans une petite maison de petite ville de la Manche, pluvieuse, pour fêter indignement (grâce à deux ou trois hectolitres d’alcool) le passage à un soi-disant nouvel an (encore que l’accent universel mis sur cette rupture artificielle m’aie toujours irrité, lorsqu’il est prétexte à vacances et beuveries, je le tolère).

 
La fête était proposée et organisée par un ami, dans la maison de vacances d’une grand-tante. L’ambiance était idéale. Un parfait équilibre entre plaisir de la fête juvénile et extrémisme adolescent. Rompu peut-être, le deuxième soir (sur trois), par l’arrivée de quelques trublions, amis d’amis (et même un ami d’ami d’ami) un peu grandes gueules et pas dans le trip de notre groupe plus restreint. Mais ils repartirent le lendemain satisfait d’avoir hurlé « bonne année » par la fenêtre ouverte assez fort pour réveiller Los Angeles (si du moins il n’avait pas fait grand jour dans Los Angeles à cette heure).

 
De toutes façons, tout cela n'aurait guère été digne d’une note si elle n’avait pas été là parmi nous. Coline.

 
Je ne savais pas tellement à quoi m’attendre. Récemment encore dans ces pages, je ressassais les rares minutes passées en sa compagnie, et surtout les trois ou quatre qui me précipitèrent dans le gouffre intensément sombre d’un nouvel amour unilatéral. Je ne savais pas encore quand j’allais la revoir. Mais voilà, nous sommes le 30 décembre 2006, il est 18h40. Je sors de la voiture sur le parking de Rouen où on s’était donné rendez-vous, moi, Systry, et les quelques autres qui seraient du voyage. Voici son frère, le frêle et souriant Christophe. Et enfin je l’aperçois ; elle n’a pas changé. Un peu grandi, peut-être. Ou bien ses traits sont-ils simplement un peu plus mûrs, sa posture plus assurée ? Mais dès que je la vois je ressens au fond de moi l’incandescence des anciennes braises jamais éteintes, et soudainement ravivées. Ces yeux si sombres, si complètement noirs, si hypnotiques. Ce sourire si troublant. Parfois altier et distant, d’une classe de princesse ; parfois chaleureux et innocent, d’une pureté de fillette.

 
Pourtant si, elle a changé. Bien sûr.

 
D’abord j’avais peut-être idéalisé son image. Je ne l’ai pas vue pendant un an, mais j’ai beaucoup pensé à elle. Phénomène connu : le souvenir remémoré change de saveur au gré de l’humeur du moment, et sert de plus en plus de contrepoint au présent. Alors bien sûr, je l’ai imaginée petit à petit comme plus vulnérable, plus violente, plus perdue, plus désespérée, sans doute, qu’elle n’était ; et j’ai exagéré dans ma tête ce que j’ai pris pour des signes de son affection pour moi (ou de son amour… ?).

 
Mais surtout, ça fait plus d’un an. Elle avait 16 ans, elle en a 17. Elle sort de l’adolescence, devient une femme. Comment ai-je pu imaginer qu’elle ne changerait pas ? Sans doute l’ai-je espéré, car moi, j’ai souvent la sensation de toujours être au milieu de ma crise d’adolescence, de ne pas parvenir et de ne pas vouloir en sortir. Je vois sans arrêt autour de moi la révolution tranquille de ceux qui se mettent soudainement à assumer le passage du temps (la médaille d’ « étudiant », en particulier, fait des merveilles chez beaucoup). Et j’ai peur, parce que je ne veux pas de la vie qu’on me propose.

 
Et justement, à ce stade critique où tout changeait autour de moi, où on entrait tous à la fac, en prépa, ou autre, où tout le monde se mettait à accepter les normes tandis que moi j’avais encore envie de détruire et de créer, Coline était mon adolescence en fuite. Elle était ma source de jouvence : mon autodestruction, mon désespoir, mon irresponsabilité. Quelque part, je pense que je l’ai d’autant plus aimée après cette soirée cruelle, de ce que, en quelques heures, elle se soit jetée dans mes bras puis dans ceux d'un autre : c’était encore moi à son âge, perdu(e), incertain(e), aux passions changeantes et violentes.

 
Mais elle aussi, elle est devenue une grande fille. Les cendres de mes seize ans ont certes rougeoyé, en sa présence, du feu de son fantôme, ces trois jours hors du temps, mais la flamme ne reviendra plus. Coline ! Toi aussi tu m'abandonnes. Comme épilogue, j’emprunte librement les mots de Billy Corgan (grand poète de la nostalgie tragique de l’adolescence perdue) :

 
Lovely girl, you were the beauty & the murder in my world.
You could have been a lover in my bed, and a gun to my head.
Without you, now, there aren’t reasons left to find…

Vendredi 22 décembre 2006
une soirée agréable comme ça m'arrive rarement. Pourquoi j'y suis allé, alors que, vide de sentiments, ma vie n'a plus de sens que par des plaisirs purement personnels? Parce que, hehe, il y avait Clare, très jolie fille, gentille, drôle... Américaine. En vacances à Paris pour 10 jours. Que je ne reverrai probablement jamais. J'ai beaucoup discuté avec elle, et ri, et en plus on s'est découvert tout un tas d'intérêts communs (Calvin & Hobbes! Monty Python! Radiohead! The RHCP! Les Triplettes de Belleville!). Puis, je lui ai dit, arrivé à Châtelet: "that's where i step off", on s'est dit "see ya", je lui ai jeté un dernier regard, et je suis descendu.

Mais quel con, bordel, mais quel con, bordel, mais quel con, bordel, mais quel con, bordel, mais quel con, bordel, mais quel...
Mercredi 20 décembre 2006

Brièvement, le présent: j'ai du taf, je ne le fais pas. je saute une nuit lorsque ça devient urgent. (Ça ressemble à mes conneries de l'an dernier ça... eh oui, El. T'as peut-être pas envie d'étudier, peut-être que tu préfèrerais faire autre chose mais tu peux pas. ou t'en as pas le courage. Ce serait pas vraiment un problème si j'étudiais quelque chose dont tout le monde reconnaît que c'est chiant. Mais là, je suis censé être motivé par mes études, aimer ça, adorer ça; saliver en voyant les sujets des cours: "oooh je veux étudier ça, ça a l'air trooop intéressant!" ...Je veux dire, je suis à Sciences Po Paris, rêve de milliers de jeunes gens en France et surtout de leurs parents... de quel droit est-ce que je peux dire "bof. C'est plutôt chiant." Alors que merde, j'ai cours avec Dominique Strauss-Kahn!...) Par ailleurs, j'ai découvert (redécouvert en fait) un site énorme, archive de bootlegs et de démos des Smashing Pumpkins... extraordinaire. Actuellement j'écoute l'excellent concert du 15 avril 1999 au "New 9:30 Club" de Washington DC. SHEEEE'S THE OOOONE FOR MEEEEE! hm-hrm. Bref.

Une fois encore, je vais parler plus du passé que du présent. De toutes façons, vous commencez à me connaître, mon présent n'est pas très rempli, parce que vivre ne m'intéresse pas beaucoup; c'est une activité qui demande beaucoup d'énergie, à laquelle je ne m'adonne jamais pleinement. De toute façon vivre ne prend guère de sens que lorsque je suis amoureux. or je ne le suis plus.

Donc ma vie est actuellement quasiment vide. Par conséquent parler du présent serait comme parler des quatre premières années de ma vie: les événements me touchent, mais ne se fixent pas. Ils coulent et ne laissent que de légères traces indicibles en moi: un sentiment confus, une couleur, un mouvement... (J'exagère.)

[ Billy Corgan: "we got a, er, guitar difficulty. ... Guitar's a very interesting instruments. there are many... many difficulties with it. ...As you see we have our own guitar scientist on board." lol! ]

Frédéric, mon coloc l'année dernière. Curieuse relation que la nôtre. On était quoi, antonymes parfaits ou quasi synonymes? plus ou moins en phase ou complètement dissonants?

On s'entendait presque bien en fait, malgré de régulières irritations de part et d'autres, deux ou trois escarmouches, quelques provocations, une ambiance parfois tendue... Mais on était obligé de vivre ensemble, de partager cette piaule minuscule la moitié de la journée (encore que ç'ait souvent été celle du sommeil), et donc on n'avait guère de choix que de se supporter. Mais bizarrement, on ne faisait pas que se supporter. D'abord, je suis d'un naturel tolérant, ou je-m'en-foutiste: je lui passais beaucoup de traits de caractère qui en auraient insupporté plus d'un. Peut-être lui, quoique beaucoup plus impulsif et, quelque part, intransigeant, faisait aussi le même travail de son côté. Et puis, on avait beau être dans beaucoup de domaines en opposition diamétrale, on avait en commun de trouver cela amusant, et on en jouait souvent, entre nous ("Ah oui, c'est vrai que tu préfères les moches, toi..." :)

On pourrait carrément le résumer sous forme d'un tableau, le genre de truc qu'on fait en sociologie du sacré: sacré/profane ~ droite/gauche ~ homme/femme ~ ciel/terre ~ yang/yin... etc.

 

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|                              |                           |
|           FREDERIC           |      VOTRE SERVITEUR      |
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| Steven Spielberg!            |               David Lynch.|
| Sarkozy président!           |        aux chiottes Sarko.|
| Jean-Marie Bigard!           |              Monty Python.|
| extraverti!                  |                introverti.|
| blondasse pétasse!          
|         brunette discrète.|
| p'tit comique de service!   
|           homme invisible.|
| Johnny Hallyday!             |                Thom Yorke.|
| Jesus is my saviour!         |              ...Jesus who?|
|                             
|                           |
| etc!                         |                      etc. |
|                              |                           |
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Sans doute me suis-je ici présenté sous un jour plutôt flatteur... et puis je force un peu le trait. Mais si Frédéric dressait de son côté un tel tableau, l'opposition ne pourrait guère être moins flagrante.

Autre élément essentiel de notre relation: moi j'étais à Sciences Po Paris (sans vraiment l'avoir cherché) et j'avais réussi plusieurs concours d'IEPs de province quasiment sans rien réviser; lui en avait tenté plein, avait bossé comme un dingue avant et pendant, et avait tout raté. Moi je n'en foutais pas une à Sciences Po, lui dans sa prépa privée (Ipesup) tafait toujours à fond. Sciences Po était le rêve de sa vie, pour moi ce n'était jamais qu'une école presque comme une autre, en plus chiant. Forcément, il y avait une sorte de tension, que je travaillais en permanence à désamorcer en évitant certains mots, certaines remarques... mais il se chargeait de l'entretenir par des blagues crispées et une rancoeur diffuse. J’étais, à mon corps défendant, un peu mieux que lui, presque partout (j'en ai parfois profité; je n'ai pas été assez fort pour résister à la tentation de lui faire parfois sentir confusément ma supériorité).


[ haha, Billy again: "it's nice to be back in our nation's capital! every time we come here, there seems to be something huge, er... you know, last year was, er, Monica, this year it's... a war... er, hopefuly when we come back there'll still be a planet." !! ]


Il faisait de la guitare soi-disant depuis sept ou huit ans; moi depuis deux ans. Il maîtrisait deux ou trois morceaux de classique très bien, ainsi que quelques AC/DC. Mais il apprenait laborieusement. Un soir, il déchiffrait "Nothing Else Matters", de Metallica dans la chambre (j'avais ramené ma classique). Je voulus l'aider à améliorer son jeu sur un passage; mais lorsque je lui fis remarquer les complications qu'il s'imposait, alors qu'il existait un doigté plus facile, plus gracieux et plus mélodieux, il s'énerva; déclara qu'il n'aimait pas qu'on lui dise comment jouer un morceau. Il ne m'adressa plus la parole pendant trois jours. Il finit par s'excuser. Je promis de ne plus l'emmerder lorsqu'il jouait de la guitare. La vérité, évidemment, était que j'étais comme un genre de grand frère (de fait, de 8 mois son aîné) qui arrivait à tout mieux que lui. Il avait besoin de se mettre en valeur face à moi, de me prouver qu'il était meilleur que moi.

Vous vous souvenez de Melissa? J'étais comme lui... Comment ne pas le comprendre? Pardon, Frédéric! bonne chance dans ta vie.
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