DE LA DOUCEUR D’UN TRAJET EN BUS
Ou plutôt de la douceur lors d’un trajet en bus. Car rien n’est plus ennuyeux, plus long et plus prosaïque qu’un trajet en bus. Si ce n’est une compétition de pétanque à la télé, ou encore un avocat sans mayonnaise ni jus de citron. Ou sinon on peut mettre de la vinaigrette, à la rigueur, mais c’est loin de valoir la mayonnaise ou le citron, ou, mieux, un mélange subtil et raffiné des deux – et encore, tout dépend du degré de mûrissement de l’avocat. Et que dire des poires Belle-Hélène dont le chocolat n’est même pas chaud ! Comment représenter mieux la terrible et inhérente douleur de l’espèce humaine que par le tableau affligeant de mauvais goût d’une poire Belle-Hélène dont la garniture, qui doit être finement nappé en une crème dont le fondant n’a d’égal que la chaleur, et de supérieur que le taux calorique, est froide ou tiédasse, pâteuse et insipide ! Représentez-vous, si vous y parvenez, le désastre total que peut-être une poire Belle-Hélène dont… J’arrête. Une dernière comparaison avec le voyage en bus : les gens qui confondent systématiquement participe passé et infinitif des verbes du premier groupe. Ce rapprochement entre l’agacement que cause un trajet en bus et celui qui me saisit à la vue d’une erreur de cet acabit, alors que peut-être certains adeptes me rejoignaient-ils sur la précédente, ne sera sans doute compréhensible qu’à Systry et éventuellement à cette race en voie d’extinction que sont les profs de français et les admirateurs de la langue de Molière, dite également langue de Desproges depuis la canonisation officieuse de celui-ci et son entrée au Panthéon de mon admiration indéfectible. En effet, quoi de plus insupportable que de se retrouver confronté à un mail ou un texto dont l’auteur à jugé bon d’altérer définitivement la crédibilité en affirmant qu’il désirerait volontiers me « parlé » après avoir « manger » avec moi (exemple neutre dont la banalité, si elle n’était entachée de la honte d’une telle faute, serait à elle seule un motif valable de désespoir existentiel de nature comparable) ? Pouvez-vous imaginer pire souffrance intellectuelle ? Ah oui ! Rajoutons les gens (de ma famille en général) qui viennent interrompre le visionnement d’un excellent Hitchcock, ou l’écoute passionnée d’un Radiohead par un infiniment contrariant « qu’est-ce que tu regardes ? (ou qu’est-ce que t’écoutes ?) » ? Ah, et que dire de ceux (de l’engeance citée plus haut, principalement) qui me demandent « ça va ? » quinze fois dans la journée juste parce qu’ils passent à moins de trois mètres de moi et que nos regards se croisent ? Ont-ils oublié la parole du sage (je sais pas pourquoi on dit « le sage », vu qu’il y en a plein, mais ça ne fait rien) :
« La parole est d’argent, mais le silence est d’or. » (?)
« Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi. » (proverbe chinois)
« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. » (Coluche)
« Oh, va chier. » (Eligor, en son for intérieur)
Je vois que la liste s’allonge et que je pourrai passer des heures à déblatérer et à me plaindre de choses dont le nom même ne vaut pas la peine. J’arrête. Je vais sauter deux lignes et passer au paragraphe suivant.
Voilà qui est mieux. Détaché à présent (du moins typographiquement) de cette angoissante section de mes préoccupations que sont les trucs qui font chier, je me laisse aller plus librement à mon récit, dont le peu d’intérêt vient exclusivement de la forme plaisante et des touches d’humour et d’humeur qu’il me plaît d’y intégrer.
Laissant ma tête aller mollement au gré des soubresauts du véhicule, je me rendormais doucement, oubliant la cruauté de mon radio réveil dans les bras de Morphée, qui par de providentiels cahots berçait mon corps engourdi de sommeil, et par une providentielle torpeur point trop appuyée m’aidait à garder conscience de ce qui se passait autour de moi. Mon cerveau, sans être dans l’état bienheureux de repos complet que forme l’osmose quotidienne et nocturne matelas-moi-couette, se laissait pourtant réensommeiller provisoirement et partiellement dans l’espoir que cette fois, le choc serait moins rude. Il rêvait. Rêvait-il d’infinité, d’éternité, de voyage interstellaire au limbes de l’Univers, de planètes lointaines et brillantes, de mondes déserts et de lunes glaciales, d’étoiles inconnues et de comètes vrombissantes ? Rêvait-il de bonheur divin, d’ambroisie et de nectar, de déesses antiques, des trônes olympiens des jouissances spectrales de l’au-delà ? Rêvait-il que son corps était dans son lit, que le réveil bourdonnait agressivement, et que, se souvenant qu’on était dimanche, il lui lâchait un coup de poing magistral et se renfonçait lentement dans le sommeil mérité du repos dominical, vengé pour la semaine du maudit appareil dont les ondes sonores le torturent quotidiennement depuis la sixième ? Peut-être. Il a soudain cessé de rêver, et par-là même oublié toutes les affabulations dont il a été l’hôte involontaire. Son regard fut frappé d’étonnement par ce qu’il aperçut en pénétrant l’entrebâillement de ses paupières alourdies. Si ce n’était un rêve, c’était plus beau que le sommeil. Une naïade resplendissante entrait.
Le temps, doux allié des amants, s’abîma dans un trip contemplatif. Son vol en fut soudain suspendu. Elle était l’étoile inexplorée, la déesse antique, le coup de poing sur le réveil. Ses cheveux bruns attachés sur sa nuque, sa bouche étroite aux lèvres un peu charnues, son visage blanc sans trace de maquillage, son nez à la courbure douce, ses yeux noirs et inquiets, ses joues dont on devine les fossettes cachées, celles qui apparaissent lorsque la mélancolie des jours leur laisse le loisir de sourire. Ses gestes simples et fluides sont des caresses qu’adressent, par un médium ectoplasmique (tel celui qui apporte les baisers qu’un souffle détache de la main chérie), ses doigts minces à ma joue alanguie. Ses habits d’hiver, sa veste neutre et son pantalon d’homme, semblent n’être sur son corps brûlant de la somme des chaleurs humaine, du bus, et de l’activité de ses propres muscles, précieusement conservée par la laine et le coton, qu’une draperie superflue et dont la seule raison d’être est la rudesse de la saison. La nymphe est sans doute sur le point de les faire langoureusement glisser à terre les uns après les autres lorsqu’un abruti appuie sur le bouton rouge « stop » et que la mention « arrêt demandé » s’affiche à l’avant, au-dessus du chauffeur. S’en apercevant, elle se détourne de son objectif et des mots lumineux pour regarder par la fenêtre. Elle descend là ; il serait donc peu à propos de se lancer dans une telle manifestation de sa sensualité à l’instant où elle s’apprête à replonger dans le froid ardent du monde extérieur, celui où on ne se déshabille pas dans un bus et où les gens sont laids. Et où l’on ne tombe pas amoureux en public.
Le temps, ennemi cruel des amants, se lassa de sa contemplation et arrêta le bus à l’arrêt ou la déesse le quitta. Son regard apeuré avait croisé quatre fois le mien, rapidement, et s’en était détourné. Elle descendit vite, et s’éloigna dans l’aube encore noire du jour sombre d’hiver. Je restai sur mon siège, stupéfait. Mes yeux cherchèrent un éclat quelconque de beauté autour de moi. Mais elle avait disparu avec elle. Les autres femmes étaient des ménagères vieillies avant l’âge par les travaux domestiques qui allaient faire leurs courses à Leclerc, ou des étudiantes, des lycéennes sans autres attraits que ceux qu’elles croyaient s’être achetés sous la forme de fards, de fringues et de coupe de cheveux vaguement in. Leurs regards étaient la laideur de celles qui veulent plaire, la terrible laideur des visages masqués de la comédie italienne, figés dans une grimace statique qu’elles croyaient attrayante. La déesse était une sorte d’être à part, l’aiguille qui justifie la botte de foin, un hasard, une passante. C’est ça, une passante endeuillée, mélancolique du moins, un éclair que suit l’ombre irrémédiable, une « fugitive beauté » ! « O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savait ! »
–El–
Ou plutôt de la douceur lors d’un trajet en bus. Car rien n’est plus ennuyeux, plus long et plus prosaïque qu’un trajet en bus. Si ce n’est une compétition de pétanque à la télé, ou encore un avocat sans mayonnaise ni jus de citron. Ou sinon on peut mettre de la vinaigrette, à la rigueur, mais c’est loin de valoir la mayonnaise ou le citron, ou, mieux, un mélange subtil et raffiné des deux – et encore, tout dépend du degré de mûrissement de l’avocat. Et que dire des poires Belle-Hélène dont le chocolat n’est même pas chaud ! Comment représenter mieux la terrible et inhérente douleur de l’espèce humaine que par le tableau affligeant de mauvais goût d’une poire Belle-Hélène dont la garniture, qui doit être finement nappé en une crème dont le fondant n’a d’égal que la chaleur, et de supérieur que le taux calorique, est froide ou tiédasse, pâteuse et insipide ! Représentez-vous, si vous y parvenez, le désastre total que peut-être une poire Belle-Hélène dont… J’arrête. Une dernière comparaison avec le voyage en bus : les gens qui confondent systématiquement participe passé et infinitif des verbes du premier groupe. Ce rapprochement entre l’agacement que cause un trajet en bus et celui qui me saisit à la vue d’une erreur de cet acabit, alors que peut-être certains adeptes me rejoignaient-ils sur la précédente, ne sera sans doute compréhensible qu’à Systry et éventuellement à cette race en voie d’extinction que sont les profs de français et les admirateurs de la langue de Molière, dite également langue de Desproges depuis la canonisation officieuse de celui-ci et son entrée au Panthéon de mon admiration indéfectible. En effet, quoi de plus insupportable que de se retrouver confronté à un mail ou un texto dont l’auteur à jugé bon d’altérer définitivement la crédibilité en affirmant qu’il désirerait volontiers me « parlé » après avoir « manger » avec moi (exemple neutre dont la banalité, si elle n’était entachée de la honte d’une telle faute, serait à elle seule un motif valable de désespoir existentiel de nature comparable) ? Pouvez-vous imaginer pire souffrance intellectuelle ? Ah oui ! Rajoutons les gens (de ma famille en général) qui viennent interrompre le visionnement d’un excellent Hitchcock, ou l’écoute passionnée d’un Radiohead par un infiniment contrariant « qu’est-ce que tu regardes ? (ou qu’est-ce que t’écoutes ?) » ? Ah, et que dire de ceux (de l’engeance citée plus haut, principalement) qui me demandent « ça va ? » quinze fois dans la journée juste parce qu’ils passent à moins de trois mètres de moi et que nos regards se croisent ? Ont-ils oublié la parole du sage (je sais pas pourquoi on dit « le sage », vu qu’il y en a plein, mais ça ne fait rien) :
« La parole est d’argent, mais le silence est d’or. » (?)
« Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi. » (proverbe chinois)
« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. » (Coluche)
« Oh, va chier. » (Eligor, en son for intérieur)
Je vois que la liste s’allonge et que je pourrai passer des heures à déblatérer et à me plaindre de choses dont le nom même ne vaut pas la peine. J’arrête. Je vais sauter deux lignes et passer au paragraphe suivant.
Voilà qui est mieux. Détaché à présent (du moins typographiquement) de cette angoissante section de mes préoccupations que sont les trucs qui font chier, je me laisse aller plus librement à mon récit, dont le peu d’intérêt vient exclusivement de la forme plaisante et des touches d’humour et d’humeur qu’il me plaît d’y intégrer.
Laissant ma tête aller mollement au gré des soubresauts du véhicule, je me rendormais doucement, oubliant la cruauté de mon radio réveil dans les bras de Morphée, qui par de providentiels cahots berçait mon corps engourdi de sommeil, et par une providentielle torpeur point trop appuyée m’aidait à garder conscience de ce qui se passait autour de moi. Mon cerveau, sans être dans l’état bienheureux de repos complet que forme l’osmose quotidienne et nocturne matelas-moi-couette, se laissait pourtant réensommeiller provisoirement et partiellement dans l’espoir que cette fois, le choc serait moins rude. Il rêvait. Rêvait-il d’infinité, d’éternité, de voyage interstellaire au limbes de l’Univers, de planètes lointaines et brillantes, de mondes déserts et de lunes glaciales, d’étoiles inconnues et de comètes vrombissantes ? Rêvait-il de bonheur divin, d’ambroisie et de nectar, de déesses antiques, des trônes olympiens des jouissances spectrales de l’au-delà ? Rêvait-il que son corps était dans son lit, que le réveil bourdonnait agressivement, et que, se souvenant qu’on était dimanche, il lui lâchait un coup de poing magistral et se renfonçait lentement dans le sommeil mérité du repos dominical, vengé pour la semaine du maudit appareil dont les ondes sonores le torturent quotidiennement depuis la sixième ? Peut-être. Il a soudain cessé de rêver, et par-là même oublié toutes les affabulations dont il a été l’hôte involontaire. Son regard fut frappé d’étonnement par ce qu’il aperçut en pénétrant l’entrebâillement de ses paupières alourdies. Si ce n’était un rêve, c’était plus beau que le sommeil. Une naïade resplendissante entrait.
Le temps, doux allié des amants, s’abîma dans un trip contemplatif. Son vol en fut soudain suspendu. Elle était l’étoile inexplorée, la déesse antique, le coup de poing sur le réveil. Ses cheveux bruns attachés sur sa nuque, sa bouche étroite aux lèvres un peu charnues, son visage blanc sans trace de maquillage, son nez à la courbure douce, ses yeux noirs et inquiets, ses joues dont on devine les fossettes cachées, celles qui apparaissent lorsque la mélancolie des jours leur laisse le loisir de sourire. Ses gestes simples et fluides sont des caresses qu’adressent, par un médium ectoplasmique (tel celui qui apporte les baisers qu’un souffle détache de la main chérie), ses doigts minces à ma joue alanguie. Ses habits d’hiver, sa veste neutre et son pantalon d’homme, semblent n’être sur son corps brûlant de la somme des chaleurs humaine, du bus, et de l’activité de ses propres muscles, précieusement conservée par la laine et le coton, qu’une draperie superflue et dont la seule raison d’être est la rudesse de la saison. La nymphe est sans doute sur le point de les faire langoureusement glisser à terre les uns après les autres lorsqu’un abruti appuie sur le bouton rouge « stop » et que la mention « arrêt demandé » s’affiche à l’avant, au-dessus du chauffeur. S’en apercevant, elle se détourne de son objectif et des mots lumineux pour regarder par la fenêtre. Elle descend là ; il serait donc peu à propos de se lancer dans une telle manifestation de sa sensualité à l’instant où elle s’apprête à replonger dans le froid ardent du monde extérieur, celui où on ne se déshabille pas dans un bus et où les gens sont laids. Et où l’on ne tombe pas amoureux en public.
Le temps, ennemi cruel des amants, se lassa de sa contemplation et arrêta le bus à l’arrêt ou la déesse le quitta. Son regard apeuré avait croisé quatre fois le mien, rapidement, et s’en était détourné. Elle descendit vite, et s’éloigna dans l’aube encore noire du jour sombre d’hiver. Je restai sur mon siège, stupéfait. Mes yeux cherchèrent un éclat quelconque de beauté autour de moi. Mais elle avait disparu avec elle. Les autres femmes étaient des ménagères vieillies avant l’âge par les travaux domestiques qui allaient faire leurs courses à Leclerc, ou des étudiantes, des lycéennes sans autres attraits que ceux qu’elles croyaient s’être achetés sous la forme de fards, de fringues et de coupe de cheveux vaguement in. Leurs regards étaient la laideur de celles qui veulent plaire, la terrible laideur des visages masqués de la comédie italienne, figés dans une grimace statique qu’elles croyaient attrayante. La déesse était une sorte d’être à part, l’aiguille qui justifie la botte de foin, un hasard, une passante. C’est ça, une passante endeuillée, mélancolique du moins, un éclair que suit l’ombre irrémédiable, une « fugitive beauté » ! « O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savait ! »
–El–
par Eligor
publié dans :
old blogs.