Dimanche 21 janvier 2007
En 1962, Michel Siffre passe plus de deux mois au fond d'un glacier; l'idée de départ étant d'étudier la capacité du corps humain à survivre dans un milieu souterrain, sans lumière naturelle (on est en pleine guerre froide, quelques mois avant la crise de Cuba, deux ans avant Dr Folamour: et si la surface de la terre se transformait en désert radioactif...?). Puis, inspiration subite, Siffre décide d'oublier sa montre. Sous terre, il découvre alors que son corps adopte un cycle circadien de plus de 24 heures. tous les jours, il se décale d'une demi-heure à une heure par rapport au rythme nycthéméral. Des expériences ultérieures ont montré que certains choisissent spontanément un cycle bi-circadien: 35 heures de veille pour 13 heures de sommeil...

Ainsi, sans ces astreintes sociales qui exigent de nous une durée de sommeil de huit heures ou moins, d'après un horaire standardisé, on serait non seulement plus heureux (au minimum, plus "confortables", disons) mais aussi plus productifs. tout le monde y gagne. mais non, on continue à obéir à des horaires débiles (dictés certes par une logique à la fois de confort, d'économie - la plus part des activités humaines sont plus faciles à réaliser durant le jour - et de simplification - tout le monde éveillé aux mêmes heures) du genre 9h-18h, alors que chacun, sans doute, vivrait mieux s'il pouvait choisir son rythme à son gré.

Je fais une vraie fixette sur le sommeil. Parce que juste là, je dors trop ou pas assez, selon la quantité de travail sur mon bureau (de travail urgent cela va de soi). Lorsque je n'ai rien à faire, je dors 10 à 12 heures par nuit. lorsque j'ai à faire (comme maintenant) je saute une nuit, parfois deux. Peut-être que je vais finir par tomber malade. ou péter les plombs. ou peut-être que je suis assez résistant pour tenir jusqu'aux vacances de février (sauf qu'à ce rythme là je passerai pas le deuxième semestre, vu l'emploi du temps qu'on m'a foutu).

J'ai un rêve, un fantasme, un désir complètement dingue. tous ces gens autour de moi, ces incurables optimistes qui aiment la vie. dans les pires situations, ils s'exclament "c'est pas grave, la vie est belle!" bande de cons. je dis ça parce que ça me déprime encore plus d'avoir l'impression d'être le seul à haïr la vie et (tant qu'à faire) l'humanité en général. en même temps ils sont tous riches et en bonne santé, tu m'étonne qu'ils aiment la vie! alors pour eux, ces abrutis, le sommeil c'est juste une perte de temps. imagine tout ce qu'ils pourraient faire s'ils n'avaient jamais sommeil ces connards: sortir, lire, avoir un petit boulot, et même étudier encore plus. Ils augmenteraient leur durée de vie réelle de 50% au lieu de sacrifier toutes ces heures improductives à Morphée. Alors va leur dire que tu rêve, toi, d'un sommeil éternel...

"Sleep is the brother of death" (Sopor Aeternus, mais sans doute la moitié des groupes de darkwave en diraient autant). Quitte à survivre contre mon gré, autant vivre le moins possible. autant m'assoupir indéfiniment... le moment du réveil, quelle qu'ait été la durée de mon sommeil, est toujours quelque part entre "assez" et "très" désagréable. Alors, pourquoi se réveiller? Le sommeil est pour moi l'état qui se rapproche le plus du bonheur, en particulier grâce au rêve, monde parallèle et fascinant, d'autant plus qu'il s'autodétruit... si ce doux engourdissement pouvait ne jamais cesser. si je pouvais glisser lentement dans les ténèbres de moi-même jusqu'à cesser d'exister.
Jeudi 18 janvier 2007
Je passe mon temps à dormir et à sécher les cours ["le plus clair de mon temps, je le passe à l'obscurcir"] - dans la mesure de l'acceptable cela dit, pour ne pas m'attirer d'emmerdes. pas tout de suite en tous cas... mais elles viendront. je le sais et pourtant je ne fais rien. je passe mon temps à attendre que ça arrive. je sais que ça viendra. Ce sera dur, sans doute, je sais pas ce qui va se passer exactement, je sais juste que ce sera dur. mais pour le moment c'est loin, ça ne vrombit un peu que pendant les minutes juste avant de m'endormir, quand j'imagine comment ça pourrait être... comment ça sera peut-être, quand ça me tombera dessus.

C'est comme si je me tenais allongé au pied d'une falaise fissurée, que j'entendais à chaque instant un nouveau claquement, une nouvelle lézarde. la falaise va s'effondrer, ça ne fait pas un pli. mais il faudrait que je me lève pour éviter qu'elle me tombe dessus, que je me lève, que je coure me mette à l'abri... trop d'efforts. je préfère rester là pour le moment, et on verra bien. je me bouche les oreilles et j'ai presque l'impression que tout va bien.

Je pense à peine au suicide, c'est-à-dire que j'y pense tout le temps, comme un artiste pense à peindre un chef d'oeuvre. il le voit dans sa tête, exactement, chaque détail, chaque nuance, chaque relief. il saisit son pinceau et se lance; mais ce n'est pas du tout ça qui sort sur la toile. juste la même merde que d'habitude, une couleur uniforme, des traits de pinceaux bien droits et sans aucune beauté. juste une parfaite uniformité, banalité, une peinture nouvelle sur une vieille façade pour maintenir les apparences. j'y pense comme l'artiste raté: un fantasme, que j'ai cru possible un jour, un projet dingue que j'ai tenté de mettre à exécution. mais je n'y suis pas parvenu. alors j'ai laissé tombé, sans cesser d'y rêver.

Je pense juste, de temps en temps: comme ça serait facile si je n'étais pas.
Jeudi 4 janvier 2007

Courtes et intenses vacances, cet hiver, partagées entre quelques jours au bled haut-normand, ensoleillé, avec mes quatre frères et sœurs, quelques jours en Touraine, givrée, avec les mêmes (moins Melissa, en escapade romantique à Amsterdam), et quelques jours enfin, à dix dans une petite maison de petite ville de la Manche, pluvieuse, pour fêter indignement (grâce à deux ou trois hectolitres d’alcool) le passage à un soi-disant nouvel an (encore que l’accent universel mis sur cette rupture artificielle m’aie toujours irrité, lorsqu’il est prétexte à vacances et beuveries, je le tolère).

 
La fête était proposée et organisée par un ami, dans la maison de vacances d’une grand-tante. L’ambiance était idéale. Un parfait équilibre entre plaisir de la fête juvénile et extrémisme adolescent. Rompu peut-être, le deuxième soir (sur trois), par l’arrivée de quelques trublions, amis d’amis (et même un ami d’ami d’ami) un peu grandes gueules et pas dans le trip de notre groupe plus restreint. Mais ils repartirent le lendemain satisfait d’avoir hurlé « bonne année » par la fenêtre ouverte assez fort pour réveiller Los Angeles (si du moins il n’avait pas fait grand jour dans Los Angeles à cette heure).

 
De toutes façons, tout cela n'aurait guère été digne d’une note si elle n’avait pas été là parmi nous. Coline.

 
Je ne savais pas tellement à quoi m’attendre. Récemment encore dans ces pages, je ressassais les rares minutes passées en sa compagnie, et surtout les trois ou quatre qui me précipitèrent dans le gouffre intensément sombre d’un nouvel amour unilatéral. Je ne savais pas encore quand j’allais la revoir. Mais voilà, nous sommes le 30 décembre 2006, il est 18h40. Je sors de la voiture sur le parking de Rouen où on s’était donné rendez-vous, moi, Systry, et les quelques autres qui seraient du voyage. Voici son frère, le frêle et souriant Christophe. Et enfin je l’aperçois ; elle n’a pas changé. Un peu grandi, peut-être. Ou bien ses traits sont-ils simplement un peu plus mûrs, sa posture plus assurée ? Mais dès que je la vois je ressens au fond de moi l’incandescence des anciennes braises jamais éteintes, et soudainement ravivées. Ces yeux si sombres, si complètement noirs, si hypnotiques. Ce sourire si troublant. Parfois altier et distant, d’une classe de princesse ; parfois chaleureux et innocent, d’une pureté de fillette.

 
Pourtant si, elle a changé. Bien sûr.

 
D’abord j’avais peut-être idéalisé son image. Je ne l’ai pas vue pendant un an, mais j’ai beaucoup pensé à elle. Phénomène connu : le souvenir remémoré change de saveur au gré de l’humeur du moment, et sert de plus en plus de contrepoint au présent. Alors bien sûr, je l’ai imaginée petit à petit comme plus vulnérable, plus violente, plus perdue, plus désespérée, sans doute, qu’elle n’était ; et j’ai exagéré dans ma tête ce que j’ai pris pour des signes de son affection pour moi (ou de son amour… ?).

 
Mais surtout, ça fait plus d’un an. Elle avait 16 ans, elle en a 17. Elle sort de l’adolescence, devient une femme. Comment ai-je pu imaginer qu’elle ne changerait pas ? Sans doute l’ai-je espéré, car moi, j’ai souvent la sensation de toujours être au milieu de ma crise d’adolescence, de ne pas parvenir et de ne pas vouloir en sortir. Je vois sans arrêt autour de moi la révolution tranquille de ceux qui se mettent soudainement à assumer le passage du temps (la médaille d’ « étudiant », en particulier, fait des merveilles chez beaucoup). Et j’ai peur, parce que je ne veux pas de la vie qu’on me propose.

 
Et justement, à ce stade critique où tout changeait autour de moi, où on entrait tous à la fac, en prépa, ou autre, où tout le monde se mettait à accepter les normes tandis que moi j’avais encore envie de détruire et de créer, Coline était mon adolescence en fuite. Elle était ma source de jouvence : mon autodestruction, mon désespoir, mon irresponsabilité. Quelque part, je pense que je l’ai d’autant plus aimée après cette soirée cruelle, de ce que, en quelques heures, elle se soit jetée dans mes bras puis dans ceux d'un autre : c’était encore moi à son âge, perdu(e), incertain(e), aux passions changeantes et violentes.

 
Mais elle aussi, elle est devenue une grande fille. Les cendres de mes seize ans ont certes rougeoyé, en sa présence, du feu de son fantôme, ces trois jours hors du temps, mais la flamme ne reviendra plus. Coline ! Toi aussi tu m'abandonnes. Comme épilogue, j’emprunte librement les mots de Billy Corgan (grand poète de la nostalgie tragique de l’adolescence perdue) :

 
Lovely girl, you were the beauty & the murder in my world.
You could have been a lover in my bed, and a gun to my head.
Without you, now, there aren’t reasons left to find…

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